LES SACRIFIES DE LA DER DES DERS

LA VIE DANS LES TRANCHEES

C’est au travers de leurs lettres, que certains d’entre eux feront apparaître quelque espoir,

sous la forme de pensées aussi diverses que variées.

 Ces amours naissantes, rêvées la veille, et perdues à jamais, le lendemain…

 Ces projets qui rassuraient, après la guerre, et que certains prenaient plaisir à dévoiler,…

 Cette photographie couleur sépia, d’une marraine de guerre réconfortante,

cachée jalousement dans une poche de capote maculée de boue,…

 Cette jolie croix en or, portée autour du cou, qu’une mère ou une épouse avait laissée,…

 Cette petite statuette à terminer, sculptée dans un morceau de bois par un «bleuet»,…

 Cette peinture murale inachevée, dessinée avec soin entre deux offensives,

par un artiste à la gloire éphémère,…

 Cette lettre écrite par un «Monsieur», de retour de Verdun ou du Chemin des Dames,…

 Cette autre lettre, pliée en deux dans une poche de vareuse tachée de sang,…

 Ce porte-bonheur, offert dans une guinguette lors d’une rare permission à l’arrière,…

 Cette croix de bois plantée dans un enfeu, à l’abri des outrages du temps,…

 

 Toutes ces situations, représentatives du front au quotidien, laissaient flotter dans

cet univers d’apocalypse de feu et d’acier, un air des plus pathétiques.

 

D'un chapitre à l'autre...

 

Chapitre I 

 3 août 1914 

 

Aristide Duplagnal est né aux portes de l’été 1894, à l’instant même où le soleil entreprit de réchauffer les terres froides et humides de la montagne. En ce jour dédié à Saint-Louis de Gonzague, dans cette maison bâtie de pierres et de lauzes, où son père, comme le père de ce dernier y a vu le jour, lorsque les armées allemandes envahissaient la France en 1870, Aristide devint ainsi le frère puîné d’une sœur, née en 1893, à l’époque où la nature s’éveille d’une profonde si ce n’est bienfaitrice léthargie ! C'est une famille, simple et sans histoire, de la haute Ardèche, attachée à ses terres, et à ses valeurs, comme peut l’être une mère qui, languissamment, regarde jouer ses enfants.  

Souvenirs de la Communale

 

Octobre 1906 : un gros poêle, en fonte et mal calé, trônait fièrement à l’arrière de la salle de classe. Par une petite porte vitrée, jaunie à ne point en douter, par les flammes rebelles, il était réconfortant parfois d’entendre pétiller les grosses bûches de châtaignier que le maître entreposait par demi-douzaine dans le coin gauche de la salle de classe dans le seul but de les préserver de l’humidité qui régnait de septembre à mai, c'est-à-dire quasiment toute l’année scolaire !

 

Ce pétillement, pour Aristide, généré par la maîtrise du feu sur le bois, était d’une efficacité sans pareille, ne serait-ce que pour se ramentevoir ce grand verre de limonade frémissante, et bien fraîche, que Grand Marcellin (ainsi surnommé de par sa taille) lui servait le dimanche après la messe : c’était aussi le moment privilégié, pour les parents d’Aristide, de s’informer à la volée des derniers potins du village. Et Dieu sait si ces derniers ne manquaient pas ! Comme les pierres lancées par poignées sur les vitres du presbytère qui font aboyer le gros mâtin de monsieur le curé, lequel s’était rendu à la mairie pour protester face au maire qui, dépassé par les événements, lui répondit le plus naturellement du monde (avec un brin d’ironie …) que «les voies du Seigneur n’étaient pas tout à fait impénétrables». Ce qui avait le mérite de faire sortir de ses gonds le représentant de ce même Seigneur !

...

À l’opposé, régnait le domaine réservé de monsieur Lafleur, instituteur. Juché sur une estrade grinçante, et poussiéreuse, il se balançait à un rythme régulier, devant nous, nonchalamment, d’avant en arrière. Et soudain, les souvenirs d’Aristide frappent à la porte : l’horloge paternelle, bien sûr ! Aussitôt, Aristide fera vite le rapprochement car c’est sans aucun doute, le balancier de l’horloge que l’instituteur imite…


Parfois la grande règle en bois, cachée derrière son large dos, apparaissait au-dessus de ses épaules. Ce qui lui permettait, une fois sur deux, de se gratter la nuque rasée de frais par Benjamin, l’unique barbier, et son pince-nez, perché sur son gracieux appendice nasal lui donnait cet air sévère que le jeune clerc de notaire de la seule étude du village, exhibait face au curé de la paroisse qui essayait désespérément de le faire sourire, sans y parvenir, d’ailleurs ! 

 ...

C’est un village de montagne qui, d’une saison à une autre, tente désespérément de résister aux affres de la nature; agrippé à flanc de colline et le dos courbé, les jours de grand vent. Dès potron-minet, quelques cheminées ici ou là laissent échapper, vers des cieux prometteurs, aussi langoureuses que lascives, grises parfois blanches, des colonnes et volutes de fumée, que la main invisible d’une brise dispersera… Dans le lointain un jeune chien de chasse aboie aux chevaux qui martèlent le pavé humide, avec la régularité d’un métronome… Une grosse clé gémit de douleur dans la serrure de la remise du bourrelier, à la lueur d’une lampe tempête d’un autre âge aux vitres ternes pour ne pas dire poussiéreuses… Enfin le bourdonnement excédé de la cloche qui, contre toute attente, se doit de rappeler à l’ordre les retardataires récalcitrants et finalement dans un ultime effort, le hameau baille et grommelle, puis étire avec autant de délicatesse que de précision ses ruelles aux quatre coins du hameau.

 

Il est sept heures : peu à peu, ce dernier se réveille, et se prépare pour un nouveau jour. Dans le lointain vers l’est, un soleil flamboyant fait son apparition, et mitraille à travers les pins immobiles de haute futaie, le versant sur lequel les maisons de pierres semblent littéralement anesthésiées par la lumière divine. 


C’est un village de montagne, avec ses petites rues étroites qui ceinturent une église, bien assise sur de grosses pierres de taille. En cette fin de journée par delà les toitures d’ardoises grises, le soleil tentera à maintes reprises de se faufiler furtivement, telle une hase apeurée sous la bruyère humide. Au détour de la rue qui laisse à main droite le café du Commerce, monsieur le curé distinguera Basile et Amédée, deux grands bûcherons dans la force de l’âge, et bâtis de la tête aux pieds comme des armoires à glace. Avec «quelques difficultés», ils essaient de sortir du café, et se ressaisissent, aussitôt, lorsqu’ils reconnaissent non sans mal le représentant de la foi personaliter


Mes fils, comment ne pouvez-vous ne pas avoir honte devant l’innocence de ce petit garçon ? Vous sentez la vinasse» Leur dit-il d’un air désolé.


Comme un seul homme, les deux compères tentent difficilement de faire bonne mesure et rétorquent :

–   Non, mon Père, le sang du Christ ! » Et de tenter désespérément de s’accrocher, l’un comme l’autre, à la main courante du garde-corps qui, en cette fin de journée, devait vraiment justifier de sa présence, car les quatre marches en pierres de taille semblaient un peu trop hautes ce jour-là ! Pas assez, car ils finirent par poser lourdement leur séant sur ces dernières et de chanter à tue-tête à qui voulait les entendre.


CHAPITRE II

 Le père de l’égyptologie

«Je suis tout à l'Égypte, elle est tout pour moi»


L’Égypte mystérieuse avec, comme vous en doutiez, ses formidables monuments, mais vous êtes-vous un jour posé cette question : mais qui les avaient érigés et selon quels desseins ? La réponse se trouvait sans doute dans les textes sacrés des pharaons, ceux qui, des lustres durant, firent couler beaucoup d’encre en d’autres termes, les fameux hiéroglyphes !

 

Depuis des siècles, plusieurs savants s’efforçaient de percer le secret. Tous avaient échoués. L’élucidation, finalement, devait passer par une guerre. D’un côté, Napoléon, le stratège le plus redouté d’Europe, face à lui, la puissance de l’empire britannique. Alors que, sur les champs de batailles, les coups de feu avaient cessé, maintenant, c’est avec des porte-plumes que deux des plus grands experts d’Europe allaient livrer bataille autour des hiéroglyphes ! L’enjeu de ce duel, n’en déplaise à certains, dépassa largement le cadre de leur orgueil personnel. L’indice principal avait été cette pierre plate couverte d’une étrange écriture, et à terme, un seul pourtant parviendra à la déchiffrer !

...

Quand Napoléon Bonaparte envahit l’Égypte en 1798 il fait bien plus que conquérir un pays : il exhume une civilisation ensevelie. Depuis des siècles, l’Égypte est quasi-fermée aux Européens. Pour les Français, quel n’est donc pas leur étonnement lorsqu’ils découvrent pour la première fois les pyramides de Gizeh ! 4 500 ans après sa construction la pyramide reste toujours le monument le plus imposant du monde. Et tout ce qui a attrait à cette ancienne culture semble alors du plus extraordinaire dans le domaine architectural. La découverte de la pierre de Rosette resta pendant de nombreuses années le théâtre d’âpres recherches, et une poignée de chercheurs s’y useront les yeux avec l’espoir d’en déceler le secret. Dans cette aventure, il y eut deux grands experts en la matière et que vous découvrirez tout au long de ce chapitre, mais gardez à l’esprit que l’existence de la pierre de Rosette n’est que la partie émergée de l’iceberg (entre autre), des richesses archéologiques que peut offrir l’Égypte des pharaons. Sachez que, par manque de documents, le monde scientifique en est encore à supposer telle ou telle technique, quant à l’édification des pyramides…

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La pierre de Rosette

 

Lors de travaux de terrassement dans une ancienne forteresse turque baptisée Fort Jullien par Bonaparte en hommage à Thomas Prosper Jullien (1773-1798), son aide de camp (assassiné pendant l'été 1798), un lieutenant du génie, Pierre-François-Xavier Bouchard (1771-1822), constate la présence d’une pierre plate et noire (19 juillet 1799) dans cette fortification de la ville de Rachid (francisée en Rosette). Au cours de la campagne d'Égypte, suivi de la capitulation de 1801, les Britanniques victorieux exigèrent la livraison des monuments antiques, dont la pierre de Rosette : les scientifiques français refusèrent de livrer leurs notes, jusqu’à même menacer de les détruire (dès 1800 un lot de reproduction, dont celle du texte sur la pierre de Rosette, fut envoyé en France pour y être étudié) et d’emblée l'importance de ce document fut perçue, comme l'illustra la publication d’un article révélateur.

...

Elle comporte trois séries d’inscription, rédigées dans deux langues (le grec ancien et l’égyptien ancien) et trois écritures (l’égyptien en hiéroglyphes, l’égyptien en écriture démotique et l’alphabet grec). Ce dernier déjà étudié par le passé ne devait réellement ne pas poser de problèmes, au niveau traduction, mais il en était tout autre des deux autres langues… Les écrits gravés s’identifiaient à un décret promulgué au nom du pharaon Ptolémée V (191 avant J.-C. à Memphis, capitale du premier nome de Basse-Égypte, nome de la Muraille blanche. Les trois inscriptions portées sur la pierre de Rosette se sont révélées être identiques, dans les trois textes, selon trois systèmes d'écritures différentes :

 

Les hiéroglyphes,

Le démotique et,

Le grec

 ...

Au terme de maintes invasions, le royaume avait été conquis en 332 avant JC par le seigneur de la guerre de l’époque, Alexandre Iier, de langue grecque. Celui -ci, autoproclamé pharaon, et son gouvernement de retour, le grec était donc devenu la langue en usage dans le corps d’État. Ainsi, la nouvelle élite ne savait ni parler la langue locale, ni lire les hiéroglyphes. De plus, sa présence alimentait les rancœurs du peuple égyptien. Le pays, sous Ptolomée V, s’insurgea dans la douleur : désemparé, le souverain, par centaines, fit ériger des tablettes dans les temples. Chacune de ces planches vantait les vertus du pharaon Ptolomée et réaffirmait son titre de souverain. Loin de refléter les exploits passés du pharaon, la pierre de Rosette exprimait en fait le tragique déclin de l’Égypte, et en vérité, le crépuscule d’une fabuleuse culture. Culture dont les écrits deviendraient très vite obscurs, mieux encore : indéchiffrables ! Pour l’heure, Young était le seul à posséder la pierre de Rosette…

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CHAPITRE IV

 La malédiction de Tout ankh Amon


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Carter, accompagné de son associé George Herbert, plus connu comme Lord Carnavon (1866-1923), est sur le point de faire la plus grande, si ce n’est la plus fantastique trouvaille archéologique que personne, à cette époque, n’a déjà réalisée. C’est aussi l’une des plus extraordinaires en termes de conséquences. De son bureau au Service des antiquités égyptiennes, à partir duquel il a démissionné (1905), à la suite d’un différend, entre un groupe de touristes français ivres et les gardiens du site égyptiens, à cette fantastique découverte, le monde de l’égyptologie allait vivre un moment que je qualifierais «de pure émotion» après sept années d'inlassables recherches.

 

 « La Mort abattra de ses ailes quiconque

troublera le sommeil du Pharaon. »

 

Au frontispice de la sépulture, un avertissement était gravé en guise de mise en garde. D’ailleurs, inquiets par la lecture d’un cartouche, les ouvriers égyptiens, à l’insu de leur contre-maître, préviennent fouilleurs et porteurs de la nature des inscriptions : « La Mort abattra de ses ailes quiconque troublera le sommeil du Pharaon ». Les dites mentions ne perturbent pas pour autant les archéologues, qui ne se soucient pas du danger qui les menace. Á leurs yeux, le trésor est bien trop précieux pour arrêter les fouilles. En outre, l’inscription fut détruite… en même temps que furent brisés les sceaux de la tombe ! Ils l’ignorent encore, mais ils viennent de faire une découverte étonnante qui va bouleverser le monde de l’égyptologie. Les 22 et 29 novembre de cette même année, ils pénètrent dans le tombeau, Howard en tête. Par miracle, celui- ci n’a pas été pillé. Comment ne pas s’émerveiller devant cet incroyable trésor vieux de 3 000 ans ?

 

Deux mois de travail sont nécessaires pour atteindre enfin la salle du sarcophage et la salle des trésors. Il faudra (à Carter) près de quatre ans pour répertorier de manière extrêmement méticuleuse et assurer des dizaines de transports discrets pour acheminer tous les objets au Musée du Caire.

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CHAPITRE V

 La piste Aleister Crowley

 

 

Edward Alexander Crowley (1875-1947), dit Aleister Crowley, écrivain, occultiste britannique, naquit dans une famille protestante d'aristocrates aisés. Dans sa onzième année, à la mort de son père (1886), placé sous tutelle chez son frère, ce dernier l’envoya dans une école de Cambridge dirigée par «la Confrérie de Plymouth», une «secte» chrétienne qui compta dans ses rangs la mère et le père d'Aleister. L’éducation y fut difficile, et entraina chez l’enfant une aversion du Christianisme. Au grand dam de sa mère, il abjura la foi chrétienne à l'adolescence, et changea même son prénom d’Edward en Aleister. Ce fut à cette époque qu’il commença à s'intéresser à l'occultisme et ce fut aussi à la mort de son père, que sa mère renonça à éduquer son fils (pêcheur), après l'avoir surpris dans les bras de la servante (il avait 14 ans), et perdit dès lors sa virginité… 

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Beynon écrit que certains décès, attribués de bonne grâce à la malédiction du jeune roi, étaient en réalité des meurtres commis par le sataniste Crowley. Pour ce dernier, l’exploration de la tombe du pharaon est considérée comme un sacrilège. Un affront que cet homme influencé, pour ne pas dire fasciné, par Jack l’Éventreur, le tueur en série qui a terrorisé Londres vers la fin du XIXième siècle, se devait de laver dans le sang. Accusé d’avoir tué ses serviteurs, à l’époque où il vivait en Inde, Crowley a commencé à passer à l’acte le 4 novembre 1923, soit un an jour pour jour après l’ouverture (4 novembre 1922), de la chambre funéraire de Tout ankh Amon par Howard Carter.

 

Fait notable, sa première victime est morte à l’heure exacte de l’ouverture en grande pompe du tombeau et la dernière, le conservateur du British Museum en charge des antiquités égyptiennes en 1930. Ne faut- il pas lui reconnaître une préparation de qualité pour ses meurtres ingénieusement organisés car à ce jour force est de reconnaître que nul n’a inquiété Crowley sur ses actes.  

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CHAPITRE VI

 « On a assassiné Jaurès… »

 


Lentement, les heures s'égrenaient dans la pendule, suspendue dans la pénombre sur un mur recouvert grossièrement de chaux grise. Mais il fallait penser à repartir. Par chance la neige s'était arrêtée. Dans sa paire de sabots usés, durcis par les affres du temps, le jeune Aristide disposa un peu de paille, mais cela n'empêchait pas la froidure de lui provoquer parfois, de douloureuses engelures que sa mère recouvrirait d’un linge «aromatisé» de graisse de cochon. Puis la sacristine, Melaine, lui présenta dans un silence plus que monacal sa besace de toile, et d’un grand geste connaisseur si souvent répété, il pourra la mettre en bandoulière, comme la lui mettait sa mère. Puis, sur le seuil, non sans mal, il fermera la lourde porte en chêne qu’une marquise bien mal en point s’évertuait désespérément de la préserver des saisons ! Aristide parvint même à faire gémir les vieux gonds fort usés par le temps qui se tordirent de douleur, suivie d’un grincement plaintif. Celui-ci, instinctivement, fronçait les yeux car une bise froide et soudaine, propre à ce pays de montagnes venait de lui fouetter sèchement le visage.

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Été 1914. Un air chaud enveloppe la région. En bras de chemise, armés de leur faux, les fermiers se sont égaillés dans les champs qui bordent le chemin. Les femmes, d’un geste répétitif, rassemblent en tas le foin coupé. Des bras d’hommes, plus tard, hisseront sur les charrettes tirées chacune par deux énormes bœufs le précieux fourrage. Patients, ils attendent à l’ombre, sous un grand châtaignier au feuillage du reste fort généreux, qu’une brise tiède fait frissonner parfois au gré de sa fantaisie.

 

Adossé à une grande roue de la vieille charrette, un brin de paille entre ses lèvres sèches, Aristide rêvait de voyages exotiques le temps d'une pause. Harcelé par une douce volupté qui le dévorait de l’intérieur, ses yeux ne quittaient pas les plus hautes cimes des montagnes, dont certaines se cachaient derrière une nuée d’un blanc immaculé. Á sa grande surprise, les souvenirs de la Communale le rappelèrent à l’ordre, et en effet, il vit arriver Blandine à bicyclette, la fille du garde-chasse de la commune voisine. Aristide ne la connaissait seulement de vue mais il sentait qu’au plus profond de lui il aurait aimé l’approcher de plus près. Blandine avait-elle eu, ce jour-là, la faculté de lire dans ses pensées ? Le doute subsiste puisqu’elle s’arrêta près du chemin, et le regarda de ses grands yeux bleus.

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Subitement, une voix les fit sursauter. Ce n’était que ce brave Hippolyte qui venait d’arriver.

- Sacré bon Dieu, où est-il passé l'Aristide ? Lança le forgeron d'une voix tonitruante, je lui avais bien dis de m’attendre ».

D’un coup de rein, Aristide se leva et s'exclama :

"- Je suis là, je suis là… »

- Bon allons-y ! » rétorqua le vieil homme qui arpenta aussitôt d’un pas décidé le petit chemin de terre cuit par une chaleur torride.

...

Dans le lointain, sur la petite route en terre battue, il vit courir Arsène, le garde-champêtre, essoufflé et si excité qu’il en perdait presque l’équilibre. Arrivé à sa hauteur, l’employé communal inondé par une suée si abondante qu’il s’en serait noyé, criait à tue-tête : "- On a assassiné Jaurès ... C'est la guerre … ».

 

Á ces mots, les quelques grand-mères qui cousaient à l’ombre d’un châtaignier centenaire; en bordure du champ sur lequel s’affairaient aussi bien les hommes que les femmes; subitement, interrompaient travaux et discussions pour n’entendre que les paroles de ce singulier personnage, bien connu au village pour ses farces et ses histoires drôles ! Il n’en demeurait pas moins que le ton employé par Arsène les intrigua, et ne purent s’empêcher de le rejoindre, ce que firent à grands pas les plus proches travailleurs, qui furent à leur tour suivis par les plus éloignés, qui se mirent à courir sous un soleil de plomb pour ne rien manquer des propos du garde-champêtre ! Ce dernier devenu par la force de ce tragique événement, l’attraction la plus représentative du journalisme montagnard, bien que remis de ses émotions, par quelques gorgées de vin désaltérantes, se vit presser de toutes parts d’un flot de questions dont l’employé municipal n’en avait cure, intéressé fortement par la bouteille qu’il portait à ses lèvres, pour ne pas avoir à y répondre… Á dire vrai, il était déjà trop tard, car la chaleur et le «sang du christ» (comme l’avaient souligné les bûcherons, Basile et Amédée, devant un membre du clergé), ne lui laissèrent aucune chance de pouvoir s’y résoudre, et le malheureux, gagné par un début d’ivresse, eut toutes les peines du monde à se relever, et tomba à la renverse sur un tas de foin fraîchement coupé ! Et chacun d’interpeller son voisin sur les conséquences, ô combien sérieuses d’un tel acte, dans des propos, plus ou moins alarmistes, selon sa position sociale et son point de vue, agrémentés entre deux pauses par les ronflements gutturaux du garde-champêtre, que même le tocsin, au loin, enfermé dans sa campanile, ne put couvrir. Comment ne pas croire qu’en France, tout commença par l’assassinat de Jaurès comme ce fut le cas à Sarajevo, le 28 juin 1914, avec François-Ferdinand de Habsbourg, archiduc d’Autriche !

 


CHAPITRE VIII

 Le départ

  


Aujourd’hui, c’est le départ. Tout le monde est sur le pont. : Vincent, le fils du notaire, dans un costume de clerc de… notaire ! Près de la fontaine circulaire, en pierres de taille ramenées de la montagne, Augustin, le deuxième rejeton du facteur, ajuste avec vigueur, un béret deux fois trop grand qui, par chance, tenait grâce à son épaule. Théodore, oui c’est bien lui près de la Poste. Brave garçon ! Lui et Aristide, de bonne heure, ils parcouraient les bois en long et en large, à la recherche d’écureuils. Fils de fermier, ils apprirent à se connaître, puis à se parler avec des signes de la main, comme le faisaient les malentendants, mais à la seule différence qu’entre eux il s’agissait bien d’un code ! 

...

Et tout autour d’eux, une foule bigarrée, hétéroclite et bruyante au possible. Le chauffeur de l’autobus a toutes les peines du monde à charger les bagages y compris les paquets de toute nature, et de dernière minute que les mères s’empressent de confier à leur fils. La galerie métallique de l’autobus paraissait, en réalité, plutôt ridicule en rapport au chargement que celle-ci était censée supporter. Exténué, le chauffeur quasiment noyé dans une abondante suée, s’installa au volant de son autobus et annonça le départ avec tant d’empressement qu’il en oublia de remettre son veston, offert par la compagnie des autobus. Pendu à un clou, lequel était planté sur l’un des poteaux en bois de la terrasse du bistrot, le maréchal-ferrant en saisira une manche et enverra la veste bleue marine à travers la vitre ouverte du véhicule. Avec plusieurs coups d’avertisseur sonore, le chauffeur écarte enfin la foule qui lui fait une allée d’honneur sans voir sur sa gauche le vêtement qui, entièrement, lui couvrira la tête. Le conducteur du bus, dans l’affolement, eut le réflexe de donner un coup de frein conséquent ce qui provoqua, d’une part, une meilleure répartition à l’intérieur du véhicule des conscrits qui étaient à vrai dire, quasiment tous à terre, et d’autre part, un test opportun pour vérifier de visu la pénible tâche, dont l’employé du service public avait accompli avec brio !

...

Á cet instant précis, nul ne pouvait dire si ces braves garçons, qui avaient usé leur fond de culotte sur les bancs de la Communale; avaient lancé des poignées de pierres sur les vitres du presbytère, ou chapardé un petit sac de sucettes colorées avec plus ou moins «l’assentiment» du fils de l’épicier; ou pour les plus entreprenants d’entre eux, attaché un vieux toupin à la queue du jeune chien fougueux de la bouchère, à travers les rues étroites du village : nul ne pouvait à cette heure précise savoir combien en reviendront…

 


CHAPITRE X

 La Belle époque (1894-1914)

 


En cette fin du XIXième siècle, période dite de la Belle Époque, les aventures présidentielles n’auront guère passionné ou tout au moins scandalisé les foules en ce sens que ces pratiques étaient, semble-t-il, plutôt entrées dans les mœurs ! Á la veille de la Première Guerre Mondiale, il paraissait normal que les nantis, d’une manière générale la classe aisée, se livrassent à leur appétit insatiable de jouissance. Probablement pour mieux camoufler, d’une certaine manière, leurs inquiétudes existentielles. Ainsi, il sera admis, peut-être toléré que les bourgeois ne s'embarrassent pas, pour une grande majorité d’entre eux, des principes moraux qu’ils ne se privèrent certes pas d’inculquer, voire imposer (ou les deux à la fois), à leurs chères et tendres épouses, dociles au possible, sans oublier qu’ils menaient aussi grand train, attablés avec des jeunes femmes (que des corsets faisaient souffrir en silence), dans les plus grands cabarets de Paris tels :

...

Ce fut à cette époque qu’il débuta l’écriture en prose et en vers, essentiellement pour le théâtre. Il mena, par la même occasion, la grande vie (ses moyens lui permirent certains excès) et dans sa belle maison de la rue Richelieu ou en son château de Grillon (lieu où il y laissa son dernier soupir), près de Dourdan, dans le sud-ouest de Paris, il reçut des hôtes de la bonne, si ce ne fut de la meilleure société. Mais ces soirées, où les convives firent bonne chère avec des vins fins qui coulèrent à flots, eurent raison du poète et celui- ci acheva sa vie, en 1709, à l’âge de 54 ans, à l’issue d’une courte carrière (1688-1708). 

...

Voltaire, âgé de quinze ans, au moment de sa mort, dira de lui : «Qui ne se plaît pas avec Regnard, n’est point digne d’admirer Molière». Au théâtre classique, Regnard avait bien mérité cette considération, qui fit de lui le successeur logique de Molière. Il lui est bien entendu inférieur j’en conviens, pour la peinture des caractères et cette profondeur de l’observation qui a fait le succès du «locataire du Père-Lachaise» mais il brille, cependant, par son art de diriger une intrigue, et d’amener le dénouement avec facilité par la verve du dialogue, par l’allégresse et par la vivacité même, de l’action, point d’orgue de toute pièce de théâtre : en un mot comme en cent, malgré des négligences, et quelques incorrections (personne n’est parfait), le style de Regnard demeure toujours naturel, presque toujours excellent.  

 


CHAPITRE XI

 La Marne (5-10 septembre 1914)

 


Devant l’avance allemande qui a été incroyablement rapide, l’exécutif français décide, en catastrophe, de se replier sur l’ancienne capitale de la Guyenne, dès le 2 septembre 1914. Mais bien avant son départ, le général Joffre, une dizaine de jours auparavant vers le 24 août, avait présenté sa stratégie aux membres du gouvernement Viviani. En quelques mots, elle se résumait à laisser s’enfoncer l’adversaire, le plus en profondeur possible, dans le pays, avant de prendre des initiatives. Avec quelques réticences, exprimées par les uns ou l’approbation, manifestée par les plus confiants, il n’en demeure pas moins que le général Joffre allait être récompensé de sa réflexion. Et pour cause, les Allemands, étonnés de ne pas rencontrer de résistance, continuent à s’enfoncer toujours plus vers l’ouest. 

...

6 septembre 1914. Deux millions d’hommes se sont rassemblés pour l’assaut, à l’aube de cette première offensive de la Bataille de la Marne. Sur plus de 250 kilomètres, la ligne de front traversera, ici ou là, des plaines, des collines ou des hameaux.  À elles seules les armées des généraux Foch et de Langle, s’étirent sur plus de 100 kilomètres.  Elles font face à la IIIième armée allemande du général Bülow, et se doivent (quel que soit le prix à payer) de tenir, sinon de résister aux assauts répétés : elles le firent, mais les pertes furent sévères !

...

Subitement, froide et cinglante, une pluie enveloppe les hommes qui attendent arme à la hanche, le coup de sifflet. Puis soudain, il résonne de chaque côté du du boyau. Aristide, crispé, s’élance dans une course effrénée. Il raconte : «je cours, le dos baissé, vers les tranchées ennemies … Tout autour de moi, des explosions soulèvent d’énormes gerbes de terre noire. Des soldats tombent par dizaines, devant, sur mes côtés. En peu de temps, le sol est recouvert de cadavres, de blessés qui crient à mort leur douleur … Je m’affale dans un trou d’obus, où une section d’une dizaine de fantassins, y entrerait à son aise … J’entends une énorme explosion, certainement du gros calibre, juste devant moi. Une pluie de terre et de débris d’obus m’ensevelit jusqu’au thorax …Je vois une de mes jambes qui dépasse. Avec mes mains, je me dégage aussi vite que possible. Un deuxième obus risquerait de m’être fatal. Je rampe vers ma gauche pour me glisser dans un autre trou, presque aussi gros qu’une maison … Des explosions en cascade à n’en plus finir. Soudain, six corps sont projetés dans le trou où je suis … Les uns sans bras, les autres sans jambes … Le plus chanceux d’entre eux était seulement blessé à la main droite ! Nous avons attendu la nuit pour évacuer."

...


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